Lorsqu’on demande à Jérémie Frappier-Cournoyer de l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville qu’est-ce qui l’a motivé à s’impliquer dans un projet de ruelle verte, sa réponse est sans détour : «Tout a commencé quand les enfants jouaient dans la ruelle un soir, et il y a des autos Uber qui sont passées très près d’eux.» Inquiet pour leur sécurité, il passe un appel à l’arrondissement. Après une rencontre avec sa conseillère municipale, Jérémie mobilise les voisins afin de former un comité citoyen pour déposer leur projet de ruelle, revue et améliorée : un espace vert et sécuritaire qui pourrait servir de lieu de rassemblement pour les jeunes et les voisins.

C’est ainsi que le concept de la «ruelle de la Patate verte» est né, en honneur du resto la Patate rouge avoisinant, sur la rue Crémazie dans le quartier.

Et un an après avoir déposé leur projet — et plusieurs longues soirées de porte-à-porte pour présenter et expliquer les détails de l’initiative aux voisins — , l’équipe de mobilisation et de verdissement de Ville en vert, épaulée de nombreux résidents du quartier de tout âge s’affairaient récemment à planter et verdir leur nouveau milieu de vie.

«Cela a vraiment créé un genre de petite famille dans le quartier, c’est vraiment le fun,» explique Annie St-Georges, résidente du quartier et également membre du comité. Cela nous a permis de connaître nos voisins.»

La petite histoire des ruelles à Montréal

Avec plus de 4000 ruelles qui couvrent 500 km à Montréal, ce ne sont donc pas les opportunités de verdissement qui manquent en ville.

Mais pour savoir pourquoi Montréal possède autant de ruelles, il faut reculer un peu dans le temps (mais pas trop). Inspirée de la «back lane» en Angleterre, la ruelle est un élément urbain vraiment typique à Montréal qui a fait son apparition vers la moitié du 19e siècle comme accès de service à l’arrière des maisons bourgeoises, principalement pour les livraisons, l’entrée des domestiques ou encore des chevaux.

Avec l’arrivée du tramway et puis du chauffage au charbon, elles deviendront essentielles à sa distribution, où on y retrouvera plus de 27 000 hangars pour le stocker, jusqu’à ce que la ville amorce leur démantèlement dans les années 80.

Car en plus d’être devenus de véritables nids à incendie, les ruelles n’ont pas toujours eu bonne presse, comme l’illustre bien l’extrait de cette lettre de 1962 de Georges-F. Séguin, secrétaire du sous-comité de toponymie de la ville qui implore au directeur des services municipaux d’abandonner le terme «ruelle» pour des raisons plutôt éloquentes, merci :

«..on a immédiatement l’idée d’une voie de service sombre et nauséabonde, au sous-sol sillonné de tunnels de rats, étranglée dans un corset de derrières de maisons, de hangars délabrés et de clôtures de bois pourri, pavé de débris de toutes sortes, zigzaguée de cordes d’où pend du linge dégoutant, restaurant des chiens errants qui se régalent avant l’arrivée des vidangeurs, scène des chorales de chats de gouttières qui exécutent des sérénades ou des nocturnes larmoyantes et lugubres, poste de guet ou refuge des voleurs, escale des ivrognes et lieux d’aisance des noctambules».

Dans les années 80, la ville lance donc l’Opération Place au Soleil, qui, après l’élimination des hangars, permet de transformer 58 ruelles en petits parcs, devenant en quelque sorte le précurseur du programme de ruelles vertes aujourd’hui.

Voir vert et grand

Aujourd’hui, on compte près de 450 ruelles vertes à Montréal. Et dans les arrondissements d’Ahuntsic-Cartierville, Villeray-St-Michel-Parc-Extension et plus récemment Montréal-Nord, le processus est chapeauté par Ville en vert.

Quand on lui parle de ruelles vertes, le responsable à la mobilisation et événements citoyens chez Ville en vert Émile Lavoie a un conseil à donner aux citoyens : « C’est important de se garder mobilisé, de tisser des liens avec ses voisins, de profiter de ces programmes et de voir grand. » Car même si une grande partie du budget pour une ruelle verte est allouée à la végétation, il y a place à l’idéation pour du marquage au sol, de la décoration ou de l’aménagement de mobilier urbain. «Chaque projet est différent et on part vraiment du concept des citoyens, explique Lavoie, un sentiment qui est partagé par Jérémie Frappier-Cournoyer lors des rencontres qu’ils ont eues avec Ville en vert pour la ruelle de la Patate verte.

«J’ai trouvé qu’on nous a pris en considération dans tout le processus, c’est quand même notre ruelle et on a été très réceptif à nos commentaires et suggestions. On n’a pas senti qu’on s’est fait imposer des choses.» Lavoie souligne aussi que le verdissement d’une ruelle dépasse largement le côté esthétique.

«C’est aussi important pour promouvoir la biodiversité et la déminéralisation peut avoir un impact sur la gestion des eaux.»

Chaque ruelle est différente

Après avoir inauguré 14 ruelles vertes l’an dernier, Ville en vert en ajoutera une autre dizaine cette année, soient huit dans Villeray—St-Michel—Parc-Extension et deux dans Ahuntsic-Cartierville.

Chacune avec un aménagement personnalisé, une touche bien particulière qui est propre au quartier et aux citoyens qui l’habitent.

Par exemple, la ruelle Champagneur dans Parc-Extension a mis de l’avant des bacs hors-sol en acier galvanisé.

Une autre dans Ahuntsic, la ruelle Millen, longe une voie ferrée, et l’équipe de Ville en vert a dû composer avec un espace beaucoup plus vaste et incongru pour maximiser son verdissement.

« Ce n’était pas une ruelle typique,» explique Anabelle Bouthillier, chargée de projet en mobilisation et événements citoyens chez Ville en vert. «La croissance rapide et l’étendue du pré-fleuri étaient problématiques, et on a opté pour une bordure végétale, mi-aménagée et mi-naturelle, pour dégager le pré fleuri du sentier en poudre de roche » Résultat : la ruelle Millen s’est transformée en un endroit plus invitant, avec des fanions et un coffre à rangement pour jouets et outils.

Mais peu importe le projet, une des clefs indispensables du succès des ruelles vertes demeure la mobilisation citoyenne et le suivi.

À ce sujet, même si ce ne sont pas les ruelles qui manquent à Montréal, la vocation du programme pourrait être appelée à changer : «Au lieu de juste faire des nouvelles ruelles, on pourrait aussi tendre vers l’amélioration de ruelles existantes, pour les remettre à jour» ajoute Émile Lavoie de Ville en vert.

Mais pour Jérémie Frappier-Cournoyer et Annie St-Georges, peu importe la forme, il s’agit d’un projet indispensable à être répliqué à la grandeur de la métropole, pour toutes sortes de bonnes raisons. « Les enfants se connaissent de plus en plus, les jeunes se font des amis, c’est vraiment un beau projet » conclut Jérémie Frappier-Cournoyer. « Et cela permet de développer un sentiment de sécurité et de confiance, d’ajouter Annie St-Georges. Cela en prend partout dans la ville, c’est merveilleux.»

Pour en savoir plus sur les ruelles vertes : 

Ruelles vertes (Ville de Montréal)
Top 20 des plus belles ruelles vertes de Montréal (Mes Quartiers)