Article rédigé par Salma Chakik, animatrice en GMR chez Ville en Vert.
Avec l’arrivée de la période estivale, la ville de Montréal profite du beau temps pour se colorer d’orange et se parsemer de chantiers de construction. Beaucoup de bâtiments nous quittent pour donner naissance à de nouveaux projets. Pourtant, cette logique de démolition systématique engendre une quantité massive de déchets difficiles à traiter. En effet, alors que la crise environnementale prend de plus en plus d’ampleur, les résidus CRD (Construction, Rénovation, Démolition) s’accumulent à plus d’un million de tonnes à chaque année au Québec1. Si la démolition est vue comme une solution simple et rapide, la rénovation constitue une alternative durable.
Le coût de la démolition
Que ce soit à travers des méthodes mécaniques ou explosives, la démolition a pour but de détruire rapidement un bâtiment en transformant son intégralité en déchets. Malheureusement, ces derniers se retrouvent souvent trop entremêlés ou abîmés pour permettre leur réutilisation2, ce qui les amène à l’élimination.
En 2021, Recyc-Québec a enregistré près de 1 018 000 tonnes de matières résiduelles éliminées provenant du secteur CRD, une hausse de 21% comparée à 2018, et de 69% par rapport à 2011. Les centres de tri CRD, quant à eux, ont reçu près de 339 000 tonnes de déchets éliminés, une hausse de 161% par rapport à 2018. Ensemble, ces deux catégories de matières représentent 22% des 6 160 000 tonnes de matières résiduelles éliminées dans la province3.
Leur impact sur l’environnement est énorme : chaque tonne de déchet enfoui se convertit en 1,5 tonnes de gaz à effet de serre4. Selon l’Ordre des architectes du Québec (OAQ), « en démolissant pour reconstruire, non seulement on produit des déchets dont certains seront enfouis, mais on recommence un autre cycle d’émission de gaz à effet de serre (GES) »5.
La rénovation comme alternative
Il est important de noter que l’impact environnemental de la construction commence bien avant la mise en chantier. La production des matériaux de construction, incluant l’extraction, la transformation, et le transport, engendre-t-elle aussi une lourde empreinte écologique, particulièrement dans un contexte de ressources limitées.
La rénovation, en préservant les éléments solides et fonctionnels d’un bâtiment (fondation, structure ou façade) permet d’alléger cet impact tout en valorisant l’énergie intrinsèque déjà investie dans le bâtiment existant. Selon une étude réalisée par le National Trust for Historic Prevention, il faut entre 10 et 80 ans pour qu’un nouveau bâtiment compense, en termes de GES, l’impact environnemental de sa construction6.
Un choix aussi écologique qu’économique
Sur le plan économique, la rénovation présente aussi ses avantages au long terme, particulièrement pour les projets résidentiels ou institutionnels, tel que le mentionne Shipley, Utz et Parsons (2006)7. Elle permet de réduire, voire effacer, les coûts liés aux frais de démolition, aux enlèvements de débris, ou à l’adaptation aux codes de construction, en plus de diminuer les coûts liés à la fabrication de nouveaux matériaux et leur transport.
Par ailleurs, plusieurs municipalités québécoises, dont Montréal, offrent différents programmes de subvention pour les rénovations patrimoniales ou écoénergétiques.
En valorisant l’existant, on peut également augmenter la valeur marchande d’un bâtiment, tout en respectant l’histoire et le caractère du quartier.
Rénover à petite, moyenne ou grande échelle : chaque effort compte
D’un point de vue réaliste, certains bâtiments sont effectivement plus complexes à rénover que d’autres. Mais dans un contexte climatique où chaque tonne de CO₂ évitée compte, il est essentiel de ne pas viser la perfection, mais plutôt de maximiser ce qu’il est possible de préserver.
Parfois, remplacer les fenêtres, isoler un mur ou restaurer une façade suffit à prolonger la vie d’un immeuble pour plusieurs décennies. D’autres fois, on peut entièrement réaménager l’intérieur d’un bâtiment tout en conservant sa structure, ses fondations ou ses matériaux nobles.
Comme le souligne l’architecte-fondateur et chargé de cours à l’Université de Montréal Laurent McComber : « Il faut continuer à valoriser le plus possible la réutilisation et la transformation. Dans des contextes où c’est plus compliqué, il faut se permettre comme société de se donner une certaine souplesse. Il faut adapter nos outils à chaque situation et à tous les niveaux — conception, autorisation, exécution, etc. ». En d’autres mots, chaque geste compte, à condition d’adopter une approche souple, réfléchie et adaptée aux réalités du terrain, plutôt que de recourir à la démolition par réflexe.
Une approche en développement
Face aux données préoccupantes sur les déchets générés par le secteur de la construction, certains entrepreneurs ont décidé d’agir. L’ECPAR, en partenariat avec Recyc-Québec, ont développé un Outil des clauses pour une meilleure gestion des CRD ce mars dernier, disponible gratuitement en ligne. Cet outil vise à « présenter les clauses communes à intégrer dans les appels d’offres pour l’exécution de travaux de construction, de rénovation et de déconstruction (CRD) afin de faciliter le déploiement des mesures de détournement de l’élimination des matières résiduelles, par la réduction à la source, le réemploi, le recyclage et la valorisation »8. Il a d’ailleurs été mis en pratique par Constructions RDJ en compagnie de Stratzer dans la construction d’une caserne de pompier à Contrecoeur. Les résultats sont impressionnants : le taux de mise en valeur des résidus CRD est passé de 0% dans leur scénario de référence à 79% sur le terrain9.
À une plus petite échelle, Laurent McComber affirme aussi avoir souvent eu recours à la réutilisation au chantier. Le projet La Cenne, réalisé par sa firme, en est un bon exemple : les panneaux noirs d’une ancienne scène de théâtre ont été repris et valorisés pour construire une partie des murs du nouvel entrepôt10.
Conclusion
On dit que chaque bâtiment porte une histoire qu’il faut préserver. Dans un contexte de crise climatique, ce dicton s’étend aussi à ses murs, à ses matériaux… à toute la matière qui le compose. Peu importe l’envergure du projet ou les moyens dont on dispose : l’essentiel, c’est de progresser, à notre rythme, en développant des approches qui nous ressemblent.
Sources
- Écohabitation. (s. d.). Déconstruire plutôt que démolir : quels sont les avantages ? [En ligne].
- L. McComber – Architectes. (s. d.). La Cenne. [Enligne].
- McComber, L. (2025, 30 mai). Entrevue téléphonique sur la rénovation en architecture. Entretien personnel.
- Ordre des architectes du Québec. (s. d.). Requalification des bâtiments : faire du neuf avec du vieux. [En ligne].
- Recyc-Québec. (2022). Bilan 2021 de la gestion des matières résiduelles au Québec – Secteur CRD. [En ligne].
- Recyc-Québec. (2022). Bilan 2021 de la gestion des matières résiduelles au Québec – Matières éliminées. [En ligne].
- Recyc-Québec, & ECPAR. (2024). Outil des clauses pour une meilleure gestion des matières résiduelles CRD dans les appels d’offres. [En ligne].
- Recyc-Québec. (2024, mars). Webinaire – Outil des clauses pour une meilleure gestion des CRD [Webinaire]. [En ligne]. YouTube.
- Vivre en Ville. (s. d.). Recyclage des bâtiments : entre patrimoine et transition écologique. [En ligne].